John Lewis a changé l’histoire par l’action. Il a défendu la non-violence au cœur des luttes pour les droits civiques. Avec March, son parcours est aussi devenu une œuvre majeure de la bande dessinée.
Né en Alabama en 1940, John Lewis fut militant, pasteur baptiste et élu au Congrès américain. Son histoire mérite l’attention autant pour les combats qu’il a menés que pour la manière dont il les a transmis : dans un récit graphique accessible, précis et porté par la mémoire de celles et ceux qui ont marché à ses côtés. Le scénariste Andrew Aydin l’a aidé à transformer ses souvenirs en livre, tandis que le dessinateur Nate Powell leur a donné une forme visuelle saisissante. Résultat : une biographie qui relie l’engagement politique à la création, et rappelle que les images peuvent éclairer l’histoire sans en atténuer la violence.
Qui était John Lewis, militant des droits civiques ?
John Robert Lewis naît le 21 février 1940 à Troy, en Alabama, dans une famille de métayers. La ségrégation marque son enfance : les lois et les pratiques racistes imposent une séparation quotidienne entre les communautés blanche et noire. Inspiré par les sermons de Martin Luther King Jr. et par la lutte pour l’égalité, il étudie au Tennessee et s’engage très tôt dans le militantisme.
Il devient l’un des responsables du Student Nonviolent Coordinating Committee, souvent désigné par son sigle SNCC. Cette organisation rassemble de jeunes militants et privilégie les sit-in, les marches et la désobéissance civile. Lewis défend une action collective ferme, mais sans riposte violente : une conviction qui guidera toute sa vie publique.
Son itinéraire ne s’arrête pas aux grandes mobilisations des années 1960. Élu à la Chambre des représentants en 1986, il représente le cinquième district de Géorgie de 1987 jusqu’à sa mort, le 17 juillet 2020. Sa trajectoire relie ainsi la rue aux institutions, sans jamais séparer la conquête des droits de leur défense au quotidien.
Les débuts de John Lewis dans les luttes et dans la bande dessinée
En 1961, Lewis rejoint les Freedom Riders, des militants qui voyagent dans le Sud des États-Unis pour contester la ségrégation dans les transports. Ces trajets exposent les participants aux arrestations et aux agressions. Lewis est lui-même violemment attaqué à Montgomery, en Alabama : l’épreuve renforce sa détermination plutôt que de le détourner de l’action non violente.
En 1963, à 23 ans, il prend la parole lors de la Marche sur Washington, rassemblement historique organisé pour réclamer l’égalité et l’accès aux droits. Deux ans plus tard, il participe à la marche de Selma à Montgomery. Le 7 mars 1965, connu sous le nom de Bloody Sunday, les forces de l’ordre frappent les manifestants sur le pont Edmund Pettus. Les images de cette répression contribuent à faire basculer l’opinion publique et à accélérer l’adoption du Voting Rights Act.
Des décennies plus tard, Andrew Aydin, alors membre de son équipe parlementaire, l’encourage à raconter cette histoire en bande dessinée. L’idée s’inspire notamment de bandes dessinées éducatives consacrées à Martin Luther King Jr. Pour en savoir davantage sur ce travail à quatre mains, le portrait d’Andrew Aydin et son récit aux côtés de John Lewis éclaire la genèse du projet.
March, l’œuvre graphique qui a marqué sa carrière
Publié par Top Shelf Productions, March est une trilogie autobiographique écrite par John Lewis et Andrew Aydin, puis dessinée par Nate Powell. Le premier volume paraît en 2013, le deuxième en 2015 et le troisième en 2016. Le récit suit la jeunesse de Lewis, son entrée dans le mouvement des droits civiques et les campagnes qui ont transformé la société américaine.
La bande dessinée ne réduit pas ces événements à une suite de dates. Elle fait ressentir l’attente avant une action, la peur d’une arrestation et la solidarité qui se construit au fil des marches. Le noir et blanc de Powell donne aux scènes une densité particulière : visages, foules et espaces publics semblent porter le poids des souvenirs, tandis que le point de vue de Lewis maintient un fil intime.
Le troisième tome reçoit le National Book Award dans la catégorie littérature jeunesse en 2016, une distinction exceptionnelle pour un roman graphique. Cette reconnaissance montre que le médium peut raconter l’histoire politique avec autant de force qu’un témoignage écrit. Le dossier consacré à la collaboration entre Nate Powell, John Lewis et Andrew Aydin permet de mieux saisir le rôle décisif du dessin dans cette adaptation.
Le style de March : une mémoire racontée en images
John Lewis n’est pas le dessinateur de March : son apport tient au témoignage, au choix des épisodes et à la construction du récit avec Andrew Aydin. Sa parole, sobre et directe, évite l’effet de légende personnelle. Elle laisse une place aux alliés, aux organisations et aux citoyens ordinaires qui ont rendu les campagnes possibles.
Le dessin de Nate Powell joue sur les contrastes, les silences et la composition des foules. Les scènes de violence sont frontales, mais elles ne deviennent pas spectaculaires pour elles-mêmes. Cette retenue rend plus sensible l’écart entre la dignité des manifestants et la brutalité de la répression. Le récit montre ainsi comment la non-violence demande du courage et une discipline collective.
Cette approche se prolonge dans Run: Book One, publié après la mort de Lewis. Avec Andrew Aydin, le scénariste y poursuit l’exploration des combats menés après les grandes victoires des années 1960 ; L. Fury signe le dessin et Nate Powell participe à la couleur. L’ouvrage rappelle que les droits obtenus restent à défendre : l’héritage n’est pas un point final, mais une responsabilité partagée.
Récompenses, Congrès américain et héritage de John Lewis
Le parcours de John Lewis associe la rue, les campagnes nationales et le Congrès américain. Son élection en Géorgie prolonge son engagement dans les institutions, où il défend notamment le droit de vote et les libertés civiles. En 2011, il reçoit la Presidential Medal of Freedom, l’une des plus hautes distinctions civiles des États-Unis.
Mais la portée de son histoire se mesure aussi à la transmission. March est étudié dans des écoles et des bibliothèques, où ses cases rendent concrètes des luttes parfois éloignées des jeunes lecteurs. Pour commencer, le premier tome offre une entrée claire dans son enfance et ses premiers engagements ; les deux suivants approfondissent les campagnes et leurs conséquences. Lire la trilogie dans l’ordre permet de comprendre comment une voix individuelle s’inscrit dans un mouvement collectif.
De Selma aux pages de March, John Lewis a défendu une idée exigeante de la démocratie : elle se construit par l’action, la persévérance et le refus de céder à la haine. Son héritage inspirant tient autant à ses combats qu’à cette transmission, qui donne aux lecteurs des repères pour regarder l’histoire et interroger le présent.